Tharros et Eäredhel : récit d'Alqualonde (par Malwylia)

# 12 Juil 2016 à 17:36 Eronwae

Il est dit, en un sombre parchemin que j’eus l’occasion de consulter en la bibliothèque de Maître Elrond Semi-Elfe, qu’un Elfe vécut voici bien longtemps en ces terres ; on le nomme aujourd’hui Eäredhel. A vrai dire, nul n’est satisfait de ce nom, que l’on peut traduire par Elfe de la Mer, mêlant plusieurs langues car issu de mille copies et traductions hasardeuses du récit que l’on a de lui. Toutefois, à défaut d’un autre, il nous faudra l’employer ici. C’était l’un des Teleri aimant le plus l’océan, et sur son navire, Tharros, le Fendeur d’écume, il voguait plus vite et plus loin qu’aucun autre. Toutefois, il aimait toujours revenir à son port d’attache, Alqualondë la belle dans la baie d’Eldamar, près de Tol Eressëa. Il ne vivait que pour son bateau, néanmoins il aimait sa ville comme on aime une épouse ou une amante, avec passion et ardeur. Ses deux amours le rongeaient, le consumaient et l’empêchaient d’en avoir aucun autre. Quant à Tharros, c’était sans conteste le plus beau navire que construisit jamais un Teleri. Et il était aux yeux d’Eäredhel ce qu’étaient les Silmarils à Feänor, trésor inestimable plus précieux non seulement que sa vie propre, mais que celle de tout être. Mais Tharros n’était pas qu’une simple embarcation, même exceptionnelle. Non, il était bien plus que cela. Certains rapportèrent qu’il parlait avec son capitaine, prenant une douce voix de femme pour deviser courants, voilure, mais aussi de sujets qui n’avaient que fort peu de rapport, pour ne pas dire aucun, avec la vie d’un navire.
Un jour, alors qu’Eäredhel et Tharros revenaient d’une longue expédition sur les rivages des Terres du Milieu, ils virent en doublant un cap de Tol Eressëa que l’ensemble de l’île, mais également toute la baie d’Eldamar étaient plongées dans le noir, et qu’aucune lumière ne s’échappait des monts qui barraient l’horizon, les isolant du Valinor. Ils ne comprirent pas : Telperion et Laurelin n’éclairaient-ils plus le monde ? Filant plus vite que le vent, ils s’engagèrent dans le port d’Alqualondë. Là, des Noldor assaillaient les Teleri. Sans comprendre ni le comment ni le pourquoi, Eäredhel bondit du pont de Tharros pour se ranger aux côtés des siens, et lutter dans la défense de sa ville, plus belle dame de toutes les terres extérieures au pays d’Aman. Là, il se battit avec vaillance, et défit de nombreux guerriers ; mais, soupçonnant que là n’était pas le véritable ennemi, il s’efforçait autant que possible d’épargner leur vie. Les Teleri espérèrent longtemps repousser l’assaut des Noldor, mais par essence ils n’étaient pas des guerriers, et les Eldar qui suivaient Feänor semblaient renforcés par quelque rage, venue sans doute du désespoir qui les poussait à attaquer leurs frères, et que l’on devait, une fois les combats apaisés, expliquer par le meurtre du Roi des Noldor, la destruction des Arbres et le vol des joyaux, et notamment des Silmarils. Et, bien qu’ils aient mis une grande ardeur dans la défense du port, les Teleri furent vaincus et leurs navires, volés. Refusant d’abandonner Tharros aux mains de Feänor, Eäredhel profita de l’ombre qui avait recouvert le port pour se glisser à bord de son navire en clandestin. Habitué à naviguer sur de sombres mers lointaines, à explorer des terres inconnues que seule la faible lueur des étoiles éclairait, il avait dans l’ombre une aisance et des perceptions supérieures, que les Noldor, n’ayant vécu jusqu’alors que dans la permanente lumière des Arbres, ne pouvaient posséder ni même soupçonner, et nul ne le vit ni n’imagina sa présence tandis que l’Elfe se cachait dans quelque obscure recoin de sa soute que lui seul connaissait, aménagé là et indiqué par Tharros tout exprès pour lui.
Ils voguaient depuis longtemps sur le grand Océan, quand soudain la flotte fut arrêtée pour laisser la parole à un messager des Valar. Là, avec les Noldor, Eäredhel put entendre la malédiction de Mandos, qui condamna notamment ceux qui partaient à un exil sans retour, au cours duquel tout ce qui pourrait être bâti serait également brisé, et les empires et les citadelles ne pourraient s’élever que pour être brisés, et avec eux tous ceux qui auraient l’orgueil de résister. Eäredhel se réjouit des malheurs qui frapperaient sans tarder ceux qui l’avaient volé, mais son cœur se serra à l’idée de ne pas revoir Alqualondë. Toutefois, ce malaise se dissipa quand il prit conscience que cette malédiction s’adressait à ceux qui l’avaient attaqué, et non aux légitimes défenseurs de son port, et il se convainquit lui-même qu’elle ne saurait le concerner d’aucune manière, si ce n’est le plaisir de voir les siens vengés. Il retournerait à Alqualondë, avec Tharros, et serait sans nul doute accueilli en triomphe pour les nouvelles qu’il rapporterait. Et sur ces réflexions, le voyage reprit, monotone dans les ténèbres glacées et la solitude de l’Océan pour les Noldor, face aux navires rétifs qui refusaient d’obéir à ces maîtres qui avaient assassiné les leurs, mais pas pour Eäredhel qui profitait de la chaleur et de l’amour de Tharros tout en concoctant de sombres plans de vengeance et de glorieux projets.
Après un long voyage perturbé seulement de quelques grains qui n’avaient qu’à peine fait tanguer des navires de si excellente facture, les Noldor, ou plus exactement les proches de Feänor, car des dissensions existaient au sein de ce peuple, et seule une partie d’entre eux avait pu s’embarquer dans un premier voyage, débarquèrent en Terre du Milieu. Là, alors qu’ils auraient dû renvoyer les navires, assortis d’un équipage, de l’autre côté de l’Océan afin d’en ramener le restant des Noldor, Feänor choisit de trahir les siens en brûlant les navires sur place, les condamnant ainsi à un long et périlleux détour que de nombreux Elfes ne pourraient mener à bout, arrivant en Terre du Milieu épuisés, presque brisés, éprouvés par des mois de voyage dans le froid et emplis d’animosité envers tous les proches de Feänor. Et, non content d’infliger une telle souffrance à ceux qui l’avaient suivi, il détruirait ainsi des bateaux tels que nuls ne pourrait jamais en construire, car les Teleri, attristés par leur perte et dès lors inconsolables, ne reviendraient jamais au sommet de leur art.
Refusant de perdre Tharros, Eäredhel prit le contrôle de son navire et quitta la baie juste à temps, alors qu’autour de lui le ciel s’emperlait de braises, que le rugissement des mâts qui craquaient et tombaient lui emplissait les oreilles et que les voiles en flammes faisaient à la mer comme un linceul de sang, visible à des lieues de là et jusque de l’autre côté de la mer dans les ténèbres du monde. Il mit les voiles vers l’ouest, gouvernant seul le Tharros, car telle était la symbiose entre le navire et son capitaine qu’ils pouvaient se passer d’équipage ; et son navire se rapprochait avec célérité des rivages d’Aman et du port d’Alqualondë. Mais, quoi qu’Eäredhel en pensât, la malédiction des Valar le poursuivait, et prit forme d’une tempête, une des plus terribles qu’Ulmo pût déclencher. Eäredhel et Tharros résistèrent, mais ils ne pouvaient faire face à un tel déchaînement de violence. Sans cesse des lames déviaient le navire de sa trajectoire, des bourrasques courbaient les voiles. Maintenir un semblant de contrôle était illusoire, tout au plus pouvait-on espérer tenir, et cela même semblait impossible, tant cela exigeait une présence permanente à chaque point du navire, alors que les déplacements à son bord étaient devenus aléatoires, face au roulis qui à chaque instant modifiait la perception de l’espace, rendant les notions de « sol » ou « gravité » absurdes et obsolètes. Mille fois le navire faillit se retourner, s’encastrer dans des écueils découverts par la tempête, et mille fois ils ne furent sauvés que de justesse par la perfection du navire et le génie de son commandant, qui redressait le cap une infime fraction de seconde avant qu’il ne fût trop tard. Toutefois, Ulmo ne pouvait être défait, et Eäredhel et Tharros ne pouvaient repousser éternellement sa victoire. Tharros ne coula pas, il connaissait trop bien la mer pour cela, quelle que soit la puissance que l’on puisse déchaîner face à lui ; mais Eäredhel s’épuisa, car il n’était qu’un Elfe, affaibli par des heures, des jours, voire, qui sait, des mois de résistance face aux éléments (car nul ne sait combien de temps dura cette lutte en vérité). Ses réflexes s’amoindrirent, et un brusque revirement de vent le surprit ; un pan de voilure vint heurter le bastingage où il avait accroché la corde qui le reliait au navire ; n’ayant pu réagir avec suffisamment de célérité, il fut projeté à la mer, or il ne put se hisser sur le navire en raison de la fureur des éléments. A force de traction, la corde se rompit et il fut emporté par l’océan, bercé tel un nouveau-né dans les flots désormais apaisés suite à leur victoire. Lorsqu’il s’éveilla, il s’était échoué sur les côtes de Beleriand. Alors, il pleura longuement, conscient d’avoir perdu son port, certes, mais aussi son navire, et avec lui son âme, par aveuglement ou orgueil. Des larmes innombrables qu’il versa naquit un chant, la complainte d’Eäredhel, et depuis lors il erre en Terre du Milieu, chantant sans cesse sa complainte à mi-voix. Il advint, bien des années plus tard, alors que le monde et les terres avaient changé, que quelqu’un croisa sa route, et, se questionnant sur le sens de ses paroles, l’interrogea sur son histoire, pour la reporter dans un écrit qui, s’il fut perdu, fut néanmoins maintes fois copié et traduit, jusqu’à la version que je peux aujourd’hui vous livrer, certes incomplète mais éloquente et évocatrice. Quant au chant, que voici à présent, il a gardé sa beauté et sa mélancolie, et, bien qu’il ait sans doute lui aussi subi des déformations, il mérite incontestablement sa place parmi les Grandes Mélodies du Premier Age.

Ô Tharros, Pourfendeur d’écume,
Qui, sans cesse, tel une dague,
Allais, venais, fendais les vagues
Impétueuses comme la brume

Ensemble nous voguions, épanouis,
Et, heureux, nous explorions les mers
Jusqu’à ce que l’orgueil nous perdit
Au nom de je ne sais quelle guerre.

Ton poitrail de cygne défiait Ossë
Et, sans même la lumière solaire,
Connaissait parfaitement Belegäer.
Hélas, ne t’aimais-je donc pas assez ?

Je caressais ta douce peau de mallorne,
Me noyant dans tes courbes et observant
Tes voiles, chevelure claquant au vent,
Sachant qu’avec toi nul jour ne serait morne.

Maudit soit Feänor qui, au nom des Noldor,
Me déroba mon navire comme mon port,
Me laissant seul à terre sur ces rivages morts.
Invincible, tu vogues sans doute encore !

Seul désormais, je pleure
L’ensemble de mes maux,
Et l’abandon d’Ulmo :
Il n’y a pire malheur.

Vu du ciel, tout semble différent ; ce que l'on croyait vital devient vanité, ce qui paraissait insignifiant se révèle essentiel. Le sommet enneigé du Taniquetil et les étoiles se reflétant sur l'océan ont plus d'importance que le temps ou la mort aux yeux de celui qui plane.

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